19.09.2008

Le photographe de la Nuit (2/2)

La grande misère de l'homme n'est pas la pauvreté, ni la maladie, ni l'hostilité des événements, ni les déceptions, ni la mort, mais le malheur d'ignorer pourquoi il naît, souffre et meurt.
Etienne LAMY





(suite) Jusqu'à maintenant il se demandait qui d'autre que lui pourrait immortaliser ce qu'il photographie s'il ne se rendait pas lui-même sur place ? De même, qui ferait la couverture de tel ou tel magazine ? Personne. Il sentait que son travail était indispensable. Il dut reconnaître qu'il s'agissait d'une ambition bien vaine, que si lui n’avait pas faite la couverture, alors le photographe du désert ou celui des animaux sauvages l'aurait faite. Il n'avait pas résolu son problème. Son cœur était toujours aussi aigri.


Il déclencha l'appareil juste au moment où une étoile filante passait. Il eut alors un éclair: « 1968 : assassinat de Martin Luther King, [...] 1993 : Nelson Mendela reçoit le prix Nobel de la paix. » Il lui sembla qu'il s'agissait d'un article de journal, mais il mit plusieurs secondes avant de se souvenir qu'il était question d'un hommage aux « Lumières Noires », ces hommes qui restaient dans les mémoires pour avoir combattu la ségrégation raciale. Ils avaient laissé une trace dans l'Histoire. En réfléchissant à son voeu, il remarqua que l'étoile filante laissait aussi une trace. Certes elle était plus éphémère, mais la trajectoire était visible grâce aux poussières qui se consumaient en entrant dans l'atmosphère. Il esquissa enfin un sourire quand il s'aperçut que sa photographie était aussi une trace, le témoin de l'Histoire, d'une histoire tout au moins.


Un chat traversa alors devant lui. Pas farouche, il s'arrêta. Le photographe sourit et lui demanda: « Est-ce vrai que les chats possèdent sept vies? ». Bien sûr, le chat n'eut qu'un miaulement comme réponse, mais il avait déjà ajouté que si c'était le cas, il espérait que les Lumières chats, seules y avaient droit et qu'au contraire les chats de mal n'y pouvaient compter. « Tu vois, nous n’avons jamais tant parlé de certaines personnes que depuis qu'elles sont mortes. » Au fur et à mesure qu'il réfléchissait sa pensée se structurait et était en train de dépasser la question « Y a-t-il une vie après la mort? ». Dans une certaine mesure, il répondait que oui; une vie qui commence en même temps que la vie physique et qui se poursuit à travers celles des autres, quelque part dans leurs mémoires. Voilà pourquoi il importait de faire du bien autour de soi pour rester vivant et continuer à faire éprouver du bien à l'évocation de son souvenir. Il venait de justifier l'existence d'un paradis. Une personne qui rayonne le bien autour de lui durant sa vie « active », resterait immortalisé dans les mémoires et dans les livres d'Histoire comme homme bon, au contraire de l'homme de mal qui irait en enfer se faire oublier.


La photographie est bien souvent le témoin d'un événement plus ou moins important, drôle, sérieux, historique, banal... Elle immortalise, elle capture un instant et pourtant la photographie est vivante car elle fait vivre les souvenirs. Peut-être est-il difficile de croire que l'on possède plusieurs vies, mais ce qui est certain, c'est que chacun possède une lumière, qui, elle, vit plus ou moins longtemps à travers le souvenir des autres.

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